18
La chose tomba sans crier gare, presque quatre cents jours après que le ciel se fut refermé sur Janus.
Les sismographes installés en cercles concentriques tout autour de Crabtree pour détecter les signes d’une rupture de la calotte glaciaire enregistrèrent un seul pic gigantesque. D’après l’heure de l’événement, l’épicentre de ce phénomène sismique se situait dans une toute petite zone de la calotte, à une centaine de kilomètres au sud de Crabtree. Dès la fin des réverbérations initiales – la calotte réagissant comme une peau de tambour –, l’activité sismique se calma et tout redevint normal. Ce premier coup de marteau ne donna lieu à aucune réplique, et il n’y eut pas l’ombre d’un mouvement.
Svetlana n’avait aucunement l’intention de négliger cet incident, mais elle rechignait à envoyer sur place une navette de reconnaissance. Le carburant et les pièces de rechange se faisaient rares, et Wang avait beau accomplir des miracles, fabriquer dans le creuset les composants d’un véhicule complexe restait un vrai défi. Svetlana préféra donc envoyer trois tracteurs sur les lieux de l’incident. Les tracteurs suivirent le tracé d’un câble supraconducteur pendant une vingtaine de kilomètres puis obliquèrent vers le sud sur un terrain inégal et difficile. Là, ils se déployèrent en éventail, puis effectuèrent une série d’avancées maladroites dans la zone touchée par le séisme sans jamais perdre de vue leurs gyrophares respectifs. Ils ne trouvèrent rien. L’une des chenilles d’un tracteur y resta, tant le terrain était tourmenté, et Svetlana ordonna au trio de rentrer pendant qu’ils étaient encore capables de se porter mutuellement assistance. Elle fit décoller un robot spatial, mais les caméras, conçues pour inspecter de près les dommages d’une coque, ne permirent pas d’examiner la vaste étendue de glace avec une résolution suffisante, d’autant plus que ses projecteurs n’étaient pas assez puissants pour éclairer correctement le sol. Le robot se contenta d’effectuer quelques zigzags inutiles avant de tomber en panne sèche.
Svetlana rumina ce mystère pendant toute une journée. Devrait-elle se résigner à envoyer une navette explorer la zone, ou bien un autre tracteur, à nouveau ? Les opérations menées loin de Crabtree comportaient toutes leur dose de risque. D’un autre côté, Janus avait parfois un comportement erratique, et le coup de marteau pouvait n’être que la conséquence d’un bouleversement survenu au cœur de la machine, malgré tous ces signes qui semblaient suggérer un événement en surface. La nuit précédant l’incident, le sol avait vibré autour de Crabtree, comme si des choses s’écrasaient sur la glace, mais cela faisait longtemps que les colons ne se laissaient plus impressionner par ce genre de phénomènes. Pas alors qu’ils avaient déjà cent autres sujets d’inquiétude.
Puis, comme bien des fois auparavant, d’autres affaires monopolisèrent l’attention des dirigeants de la colonie. En fait, les diversions étaient légion. Thaïe et les loyalistes de Lind faisaient pression pour obtenir des concessions, les Symbolistes s’agitaient dans la Gueule, les rumeurs dérangeantes concernant Meredith Bagley – était-ce vraiment un accident ? Et si quelqu’un avait redémarré la centrifugeuse pendant que Meredith travaillait dans la transmission ? – refaisaient un autre tour de piste. Et aussi, les choses se gâtaient petit à petit entre Parry et Svetlana. Elle le surprenait parfois qui la regardait comme s’il ne la connaissait pas vraiment, comme s’il ne l’aimait plus… Cette impression ne durait jamais, mais pendant ces intermèdes de leur relation Svetlana avait tendance à se laisser entraîner dans une spirale névrotique sans fin. Parry était un type bien, Parry était honnête, et s’il avait un problème avec elle, il y avait forcément une raison. Était-elle parfois trop rigide dans ses positions ? Mais ce n’était pas Parry qui devait prendre les décisions difficiles ! Il s’imaginait connaître les affres qu’elle endurait, mais en fait il n’en savait rien du tout ! Il l’aidait à prendre certaines décisions, d’accord, mais c’était toujours à elle de trancher. Et elle ne le surprenait jamais réveillé à trois heures du matin, l’esprit en surchauffe comme un vieux réacteur aux barres de commande déficientes !
Elle remisa donc le coup de marteau dans un coin de son esprit.
Huit jours plus tard, il se rappela à son bon souvenir.
On lui rapporta l’apparition d’une activité extraterrestre, ce qui en soi n’avait rien d’exceptionnel. En temps normal, cette constatation n’aurait provoqué aucune réaction de sa part. En treize ans sur Janus, beaucoup de colons avaient signalé des événements insolites. Quand on se lançait dans une longue course en solitaire entre deux postes avancés, il fallait un peu s’y attendre. Les croyants pensaient recevoir la visite d’entités lumineuses aux formes étranges, anges ou fantômes chargés de leur transmettre les messages rassurants des êtres aimés qu’ils avaient laissés derrière eux. Les colons les plus allumés – les anciens plongeurs – étaient persuadés d’avoir affaire à des baleines ou des dauphins un peu bizarres ; quant aux fans du Vengeur de l’espace, ils croyaient apercevoir toutes sortes d’humanoïdes, conformément à l’obsession de la série pour l’intelligence extraterrestre. De temps à autre survenait un incident plus dérangeant, mais certainement pas la preuve d’un phénomène authentiquement externe à la lune. D’accord, Janus pouvait encore les surprendre, mais ce n’était quand même qu’une énorme machine automatisée, Svetlana en restait persuadée.
Sauf que ces nouveaux témoins ne prétendaient pas avoir vu des extraterrestres, mais des objets extraterrestres. Et cette petite nuance poussa Svetlana à s’y intéresser de plus près. Partout sur Janus, de la Gueule à Eddytown en passant par les confins de Crabtree, des personnes tout à fait dignes de confiance voyaient effectivement des choses, des entités fluides et translucides se mouvant très rapidement. Des machines, comme ils le comprirent vite. Elles faisaient de brèves incursions, s’intéressaient aux générateurs, aux batteries, aux jonctions électriques… et puis elles s’en allaient, disparaissant dans la nuit aussi vite qu’elles étaient venues. Jusqu’à présent, les caméras en service n’avaient capté que quelques taches floues. Sans l’apparente solidité de tous ces témoignages, Svetlana aurait laissé de côté ces images. Et bien entendu, il y avait aussi le fameux coup de marteau. À plusieurs reprises, les entités avaient paru arriver de la zone où il avait été porté.
Il se passait quelque chose.
Svetlana envoya là-bas plusieurs tracteurs, six, cette fois-ci. Quand ils revinrent, bredouilles à leur tour, elle se décida enfin à laisser le Crusader prospecter la zone. Grâce à son moteur plus puissant, à ses projecteurs et à sa trajectoire en altitude, la navette allait peut-être repérer quelque chose qui avait échappé aux tracteurs et au robot…
Ce fut effectivement le cas.
Il y avait un cratère dans la glace, un cratère large mais peu profond qu’on pouvait manquer aisément dans ce paysage de fossés et d’ornières. Un des tracteurs était d’ailleurs passé à proximité, d’après la trace de chenille qui s’étirait à quelques mètres du bord. Un disque noir gisait à plat au fond de ce cratère, évoquant une grosse pièce de monnaie dont la tranche reflétait la lumière comme du verre poli.
Le Crusader se posa et débarqua Parry et Naohiro Uguru dans leurs combinaisons Orlan-19. Ils franchirent le bord du cratère puis se laissèrent descendre vers l’objet. Plus ils s’en approchaient, plus il leur semblait massif et inquiétant. De la navette, il leur avait paru relativement petit, mais sur Janus il était toujours difficile d’évaluer les distances ou l’échelle d’un relief. De plus près, sa taille les stupéfia. Il faisait dix mètres d’épaisseur et au moins soixante de diamètre. En s’approchant encore, ils aperçurent sur la tranche leurs reflets déformés monstrueusement grossis.
— Voilà donc le machin qui a fait tout ce boucan… soupira Parry.
Aussi prudemment qu’un pompier vérifiant l’état d’un fil électrique, Uguru effleura la tranche miroir de son poing ganté.
— C’est froid, constata-t-il tandis que la température de l’objet s’affichait sur sa visière. Froid et glissant comme de la glace. Comment c’est possible, ce bord aussi net ?
— Bonne question, mon pote.
Parry leva les yeux et se pencha autant que possible en arrière. Il allait devoir faire appel à ses vagues notions de trigonométrie. Si ce disque faisait bien soixante mètres de diamètre, avec un Ciel de Fer à vingt kilomètres de hauteur, il fallait chercher une ouverture au diamètre trois fois plus réduit que celui de la pleine Lune vue de la Terre… s’il se rappelait bien à quoi ressemblait une pleine Lune, évidemment.
Mais le Ciel de Fer était noir, et celui qu’il masquait aussi, à tous les coups. Si les terribles radiations bleues de l’étoile binaire Spica avaient brillé à travers ce trou, les deux hommes les auraient déjà repérées : elles auraient éclairé Janus comme la flamme d’un chalumeau l’eût fait d’une pièce sombre.
À moins que le Ciel de Fer ne se soit refermé tout seul, il y avait forcément une ouverture là-haut. Il suffisait de la découvrir. Ils se soucieraient plus tard de savoir qui l’avait découpée.
— C’est bon signe, non ? lui lança Uguru. Quelqu’un a ouvert la boîte de conserve. Quelqu’un est au courant de notre présence ici !
Parry le regarda pensivement. Une conversation identique venait de lui revenir en mémoire, celle qu’il avait eue avec Mike Takahashi, treize ans et deux cent soixante années-lumière plus tôt.
— Peut-être bien que oui, peut-être bien que non, répliqua-t-il.
Janus n’avait pas connu de tels changements depuis des années. D’abord, l’inertie régna, comme si les rouages de la colonie, machine naguère performante, étaient désormais trop encrassés pour tourner correctement. Mais dès que les colons commencèrent à s’agiter, il ne leur resta plus d’autre choix que de continuer. Les ressources furent réattribuées, et de nouvelles équipes formées à partir des anciennes. Crabtree bruissait de rumeurs et d’espoir. Partout où se rendait Svetlana, partout où elle envoyait ses espions, elle entendait le même refrain : il se passait quelque chose ! Hommes, femmes et enfants, tous répétaient ces quelques mots en insistant bien sur le point d’exclamation, comme pour encourager les événements, les pousser à se succéder. Même le Ciel de Fer perdit son côté déprimant. Personne n’avait envie que le trou se referme. C’était comme les premières lueurs de l’aube après une nuit affreusement longue.
Svetlana dépêcha des tracteurs censés traîner le morceau de ciel jusqu’à Crabtree. Elle voulait l’analyser, le découper, le recycler. Il y avait là plus de métal – si c’était bien du métal – qu’ils n’en avaient jamais chapardé jusqu’alors sur les coulées de lave. Mais cette récupération se révéla plus difficile que prévu. Le harnais glissait sur cette tranche n’opposant aucune friction. La prise des chenilles dans la glace n’était pas suffisante pour déloger le disque du trou où il s’était enfoncé, et aucun outil ne semblait assez acéré ou assez costaud pour l’entamer et le débiter en morceaux plus faciles à manipuler. Svetlana autorisa alors l’utilisation de la navette pour hisser le disque hors de la cavité, sans résultat… Et elle s’avoua vaincue. Pour le moment, l’objet devrait rester où il était.
On avait déjà établi un petit hameau de dômes et de remises autour du cratère. Quelqu’un le surnomma Sous-le-Trou et le nom fut adopté. On déroula un câble supraconducteur depuis Crabtree et on aplanit une route dans la glace, entre Sous-le-Trou et la colonie principale.
Il y avait aussi beaucoup d’animation au-dessus du hameau, autour de l’ouverture. Car les colons avaient fini par repérer l’endroit où le pouvoir d’absorption quasi total du Ciel de Fer frôlait la perfection puisque les radiations fuyaient vers l’extérieur : le trou. De l’autre côté du Ciel de Fer, l’obscurité n’était pas complète. Observé avec des instruments infrarouges, le trou luisait un peu plus que ses abords. Ceux qui voyaient bien dans le noir et qui connaissaient son emplacement pouvaient apercevoir depuis Sous-le-Trou ce minuscule cercle d’obscurité imparfaite correspondant exactement au disque du cratère. Visiblement, le Ciel de Fer ne se reconstituait pas.
Peu à peu, les témoignages sur les allées et venues des extraterrestres se raréfièrent. Depuis la découverte du trou, on n’avait constaté ni entrée ni sortie. Ces machines extraterrestres avaient peut-être déjà obtenu toutes les informations qu’elles voulaient. Après mûre réflexion, Svetlana décida qu’il était temps d’aller jeter un coup d’œil de l’autre côté. Belinda Pagis démonta un robot spatial, n’en conservant que le châssis, puis souda sur ce squelette un maximum d’appareils de recherche à haute résolution compatibles. Pour le plus grand bonheur de Nick Thaïe et des autres analystes, elle recycla ainsi certains des instruments que le Rockhopper était censé tester un jour sur les comètes, radar à longue portée, laser de reconnaissance de terrain, caméras ultrasensibles à comptage de photons avec résolution en énergie intrinsèque, des outils capables de dévoiler tous les secrets de la lumière et de la matière. Elle l’équipa également de projecteurs volumineux, ainsi que de réservoirs et de propulseurs encore plus volumineux capables de soulever une charge hypertrophiée.
— OK. Il n’y a plus qu’à vérifier le gonflage des pneus et à allumer les phares, dit-elle quand sa nouvelle création fut au point, grosse guêpe d’un jaune brillant posée dans son berceau à trente mètres de Sous-le-Trou.
Pagis programma la trajectoire du robot, mit à feu ses propulseurs et regarda l’engin s’arracher du sol. Quand il arriva à vingt kilomètres d’altitude, elle se mit à le guider avec un joystick. En vol stationnaire, il fureta au bord du trou dont le diamètre correspondait parfaitement à celui du morceau tombé du ciel, comme le confirmèrent les mesures. Le disque avait dû être découpé au moyen d’un instrument incroyablement fin, qui s’était sans doute contenté de défaire les forces interatomiques le long d’une ligne bien précise.
Pagis redressa l’engin pour permettre à sa caméra de filmer à travers le trou. Svetlana et Parry, qui avaient fait de leur mieux pour se constituer un écran minable avec quelques flexis, contemplaient une image floue parsemée de rayures et de taches d’hexels morts, leur cerveau dépassé s’escrimant à traiter les télémesures entrantes. Il n’y avait pas grand-chose à voir : un écran vaguement orange, de la couleur artificielle de l’affichage. On aurait dit le ciel d’une grande ville éclairée au sodium. Les fenêtres de graphiques entourant l’image grouillaient de tracés et de colonnes de chiffres. Naguère, Svetlana les aurait interprétés sans peine, mais elle n’avait plus que de vagues souvenirs de son ancien champ d’expertise. Pour rester bon en mathématiques, il fallait pratiquer régulièrement cette discipline, sinon les connaissances s’évaporaient, comme le savaient bien les ingénieurs et les physiciens.
En treize ans, Svetlana avait oublié beaucoup de choses, mais elle s’efforça de faire illusion, en espérant que Pagis et ses collègues ne s’apercevraient pas de ses énormes lacunes.
— Le radar ? Il voit quelque chose ? demanda-t-elle à Pagis.
— Pas sûr, répondit cette dernière en mâchouillant quelques cheveux qu’elle s’était fourrés dans la bouche. J’ai bien un retour, mais j’ai du mal à en croire mes yeux…
— Ce ne serait pas dû à la rétrodiffusion au bord du trou ? suggéra Parry. On recevait pas mal de…
— Non, c’est autre chose. Ça vient de trop loin et c’est beaucoup trop faible. Ou alors, c’est un fantôme logique, un truc qui se balade dans la mémoire tampon… Mais je n’y crois pas des masses.
— Ça nous arrive d’où ? demanda Svetlana.
— D’un endroit situé à quatre-vingt mille kilomètres… environ le quart d’une seconde-lumière.
À une époque pas si lointaine, Svetlana aurait trouvé cette distance ridiculement petite. Quatre-vingt mille kilomètres, ce n’était rien à l’échelle du Rockhopper, dont la sphère opérationnelle s’énonçait en années-lumière. Mais depuis treize ans son monde faisait deux cents kilomètres de large, et son esprit s’était habitué à ces courtes distances. Aujourd’hui, elle devait faire un effort pour appréhender mentalement la démesure de l’univers qui s’étendait au-delà du Ciel de Fer.
— Nous devons aller voir de quoi il s’agit, conclut-elle. Traverser ce trou. Nous aurons sûrement une meilleure vue de l’autre côté.
— Tu en es sûre ? s’inquiéta Parry, qui regardait par-dessus son épaule.
— Oui. Allez, on traverse.
Pagis tripota son joystick pour propulser le robot de l’autre côté du trou. La tranche argentée refléta ses projecteurs puis il se retrouva dehors. Il prit aussitôt de l’altitude.
— Arrête-le à cent mètres, décida Svetlana.
Pagis hocha la tête et s’exécuta, réduisant au maximum la poussée de son engin.
— Prends une vue panoramique. Je veux voir le trou de l’extérieur, lui précisa Svetlana.
En dehors du petit aperçu obtenu grâce au disque tombé dans la glace, c’était la première fois qu’ils observaient la face externe du Ciel. À première vue, elle n’avait rien de surprenant. Elle était lisse et noire, elle aussi, du moins aussi loin que portaient les projecteurs du robot. Et elle s’étendait dans toutes les directions, comme une tache d’huile, mais avec un éclat terne.
— Sa surface est un peu plus réfléchissante que la surface interne, mais c’est à peu près la seule différence, leur annonça Pagis. Et je distingue déjà sa courbure grâce à la rétrodiffusion. Nous pouvons la cartographier, si vous le souhaitez : il y a encore pas mal de carburant dans les réservoirs. Nous pouvons nous permettre quelques manœuvres.
— Mais nous perdrons le contact dès que le robot aura dépassé l’horizon, non ? lui fit remarquer Parry.
— C’est très probable, mais le pilote automatique le ramènera, sauf si le compas gyroscopique nous lâche.
— D’abord, je veux savoir où on est, bon sang ! s’exclama Svetlana. Tu reçois toujours ce signal émis à quatre-vingt mille kilomètres de notre position ?
— Oui, il est toujours là, mais ce n’est qu’une petite partie du phénomène. Maintenant que nous sommes sortis du trou, je reçois des retours encore plus faibles nous arrivant de plusieurs directions, émis par des surfaces réfléchissantes situées bien au-delà de quatre-vingt mille kilomètres…
— C’est-à-dire ?
— Je te parle de centaines de milliers de kilomètres, Svetlana. De secondes-lumière.
— Refais un panoramique. On ne sait jamais, tu pourras peut-être capter autre chose, maintenant que ton champ de vision est plus étendu.
— Oui, je m’en occupe, dit Pagis, un peu énervée qu’on lui rappelle ce genre de chose.
Svetlana faillit réagir, mais préféra se taire.
— Ouah, regardez-moi ça, souffla Parry.
— Ouais, c’est impressionnant, renchérit Pagis.
Le robot tournait lentement, et quelque chose entrait progressivement dans le champ de la caméra. Le fond orange uniforme était toujours là, mais une sorte de trait ondulé s’en détachait, comme un cheveu piégé par l’objectif.
— Tu peux zoomer là-dessus ? suggéra Svetlana.
— Non, désolée… pas eu le temps d’installer un zoom, lui répondit Nadis.
Svetlana se garda bien de lui en faire le reproche. Obligée d’équiper un robot de toutes pièces, Pagis avait travaillé sous pression. Mais ils avaient des images, et c’était déjà miraculeux.
— Peux-tu reculer, élargir le champ de vision ?
— Là encore, la réponse est non. Mais nous pouvons balayer toute la zone par petits bouts et les recoller dans la mémoire du flexi. Ça va prendre un moment, voilà tout. Et on va brûler vachement de carburant.
— D’accord, fais-le… Si on n’a pas de quoi décrire une orbite, on le fera plus tard. Pour l’instant, je tiens à découvrir où nous nous trouvons.
De plus en plus souvent, sur Janus, il fallait prendre son temps pour arriver à quelque chose. Concevoir une trame et y coller les éléments d’une image fragmentée pour la reconstituer aurait dû être un jeu d’enfant, mais à eux tous, les flexis rescapés n’avaient plus assez de mémoire pour effectuer ce genre d’opération sans l’aide de savants algorithmes qui mettaient l’ingéniosité de Pagis à rude épreuve.
Svetlana devait absolument éviter de lui coller la pression. Comme elle ne voulait pas avoir l’air de la surveiller, elle décida de rentrer à Crabtree. Elle prit un tracteur et s’engagea sur la toute nouvelle piste en savourant le plaisir de conduire sans penser à rien, hypnotisée par l’interminable câble supraconducteur qu’elle suivait. Comme Emily n’avait pas école cet après-midi-là, elle l’emmena avec elle chez Wang Zhanmin. La dernière fois que la petite fille l’avait vu, il lui avait promis un cheval à bascule, et quand elles arrivèrent le cheval était prêt, au grand étonnement de Svetlana, qui s’était dit qu’il oublierait. Wang avait découvert récemment comment fabriquer du bois, ou quelque chose qui y ressemblait fort, et il était très, très content de lui. Ces derniers mois, le creuset avait produit des meubles, des objets décoratifs et des jouets en quantité. En fait, l’offre dépassait la demande, et ces nouvelles créations s’entassaient dans le labo du Chinois.
— Tiens, c’est pour toi, dit Emily en tendant à Wang un tube en carton.
Il en extirpa un rouleau de papier, qu’il déroula aussitôt. Svetlana, qui regardait par-dessus son épaule, n’en perdit pas une miette. Emily avait représenté des poissons qui nageaient entre des rochers et des algues. Son dessin reflétait le plaisir puéril qu’elle avait eu à étaler sur le papier ces couleurs éclatantes, mais aussi une certaine forme de rigueur presque adulte dans la façon dont elle les avait appliquées, en prenant soin à ce qu’elles ne se mélangent pas, ne débordent pas. La mer était d’un turquoise joyeux, saturé, et les poissons, à rayures ou à pois, semblaient s’en détacher, comme peints sur une plaque de verre posée sur le décor.
— Merci ! s’exclama Wang en levant le dessin dans la lumière, comme si c’était un vitrail. Exactement ce qu’il fallait pour égayer cet endroit !
Il ajouta tout bas, en regardant Svetlana :
— Ces enfants sont un don de Dieu.
— J’entends ça très souvent, ces jours-ci.
— Je me suis dit que ça te plairait, précisa Emily.
— Oui, j’adore !
Il déroula à nouveau le dessin.
— Il est très joli. Joli et un peu triste, mais d’une façon plaisante. Et ton cheval à bascule rouge, tu l’aimes ?
— Je l’aime beaucoup, oui.
— Je t’en ferai un autre quand tu seras plus grande, mais celui-ci devrait faire l’affaire pour l’instant.
— C’est très gentil de votre part, oncle Wang, le remercia Svetlana.
— Ça me fait plaisir de pouvoir servir à quelque chose, répliqua-t-il en haussant les épaules.
Elle lui lança un petit sourire et détourna vite le regard. Un certain malaise était en train de s’installer entre eux, et elle préférait éviter le sujet. C’était bien joli, les tabourets et les chevaux à bascule, mais aucun bibelot en bois ne remplacerait jamais les flexis déficients.
Svetlana mangea avec Emily, puis elles appelèrent Parry, qui était resté à Sous-le-Trou. Le papa interrogea sa fille sur ses activités scolaires et lui promit qu’ils se reverraient bientôt. Il faisait contre mauvaise fortune bon cœur mais quelque chose le tracassait, comprit Svetlana.
Quand leur fille se fut endormie, elle se prépara un café – obtenu au marché noir –, enfila une Orlan et retourna à Sous-le-Trou en fonçant à cinquante kilomètres-heure. Tout le monde était encore debout quand elle franchit le sas. De toute évidence, ils l’attendaient.
— Nous pensons savoir où nous sommes, lui annonça Parry, vaguement embarrassé.
Pagis avait enfin obtenu la vue panoramique qu’ils attendaient tous, et elle s’était attaquée aux données du radar.
— Alors ? leur lança Svetlana en s’extirpant de sa combinaison.
— Nous nous trouvons dans une espèce de tube, lui annonça Pagis en lui désignant la mosaïque s’affichant sur le mur de flexis. Ses parois sont noires, mais avec des sortes de filaments dedans… des traînées brillantes ondulées, un peu comme les coulées de lave. Elles atteignent cinq mille cinq cents angströms, ce qui explique cette couleur jaune orangé de l’image. Aucun chargement n’y circule à notre connaissance, mais c’est la même technologie, on dirait.
— Si ce sont vraiment les Spicains qui nous ont amenés ici, cela n’a rien de surprenant.
— Oui, c’est ce que nous nous sommes dit.
Sur l’image reconstituée s’étirait en perspective une sorte de conduit veiné de coulées de lave entrelacées et sinueuses convergeant toutes dans la même direction.
— Le premier écho obtenu m’est revenu de cette paroi, expliqua Nadis à Svetlana. Comme ce tube fait environ cent soixante mille kilomètres de diamètre, j’en ai déduit que nous flottions tout près du centre de ce tube. Nous pouvons obtenir des données optiques sur deux mille kilomètres de distance, mais pas plus. Avec une caméra plus performante…
— Et le radar ? la coupa Svetlana.
— Les échos radar nous reviennent de beaucoup plus loin, jusqu’à deux secondes-lumière et demie de distance. Et leur spectre est irrégulier. Il y a sûrement dans ce revêtement des aspérités qui interfèrent comme des surfaces réfléchissantes.
— Et au-delà ?
— Aucune idée. La seule chose qu’on peut dire, c’est que ce tube est tellement long que nous n’en détectons pas le commencement.
— Et dans l’autre sens ?
— Avec Janus qui nous bloque la vue, difficile de se faire une idée, mais c’est sûrement la même chose, il n’y a pas de raison.
Svetlana se tourna vers Parry.
— Tu m’as dit savoir où nous nous trouvions. Tu vas me mettre dans le secret, oui ou non ?
— Ce n’est pas un secret. Nous sommes exactement où nous nous attendions à nous trouver après notre périple de deux cent soixante années-lumière. La décélération a bien eu lieu. Nous sommes près de Spica.
— Et la structure spicaine, elle est où ?
— Nous y sommes, ma chérie, lui répéta-t-il en souriant gentiment.
— Je ne…
— Rappelle-toi l’échelle de ce truc, Svieta. Nous n’avons jamais réussi à nous y faire. De loin, ça ressemble à une sorte d’échafaudage, mais tu te rappelles ce que nous en avait dit Bella ?
Elle redressa la tête en entendant ce nom.
— Non, mais tu vas me le dire.
— La surface interne de chacun des longerons qui le composent est cinquante mille fois supérieure à la surface de notre planète, ce qui veut dire que dans la structure tout entière il y a la superficie d’un million de Terres ! Je crois que nous sommes dans l’un de ces longerons, ou dans l’une de ces jonctions. Les chiffres semblent coller. Si nous nous trouvons dans un longeron, il fait forcément trois minutes-lumière de long. Et si nous en détectons deux secondes-lumière et demie dans un sens, ça veut dire qu’il y a encore un sacré bout de tube après !
— Nous devons absolument nous en assurer. Nous sommes coincés dans une cage depuis déjà quatre cents jours, alors si c’est pour trouver d’autres barreaux en sortant…
— Tout à fait d’accord avec toi, la soutint Parry avec véhémence.
Elle sentit monter en elle une colère irrationnelle et vaine.
— Et il est où, le comité d’accueil, d’abord ? s’écria-t-elle soudain. Ne me dites pas qu’on a fait tout ce chemin – contraints et forcés, en plus ! – pour ce trou minable dans le ciel et rien d’autre, bordel de merde !
— Nous n’avons découvert aucun signe de présence extraterrestre dans le tube, lui confirma timidement Pagis. Nous avons perçu fugitivement un écho bizarre, mais qui ne s’est pas reproduit.
Svetlana se frotta les yeux, épuisée. Elle était au bord des larmes. Elle avait l’impression qu’elle n’allait pas tarder à craquer, mais elle ne voulait pas qu’ils s’en aperçoivent.
— Quel genre d’écho ?
— Un truc petit, et plutôt proche, répondit Pagis.
— Une de leurs sondes qui s’éloignait, peut-être ? proposa Parry.
— Je ne crois pas, dit Pagis. Si des sondes étaient apparues sur l’image radar, nous aurions continué à les voir. Là, il y a eu un seul gros écho, avec un soupçon de rotation, puis ça a disparu.
— Ça veut dire qu’il y a peut-être quelque chose dehors, finalement ! s’enthousiasma Parry.
— Ou qu’il y avait, le tempéra Svetlana.
Le trou dans le Ciel de Fer leur avait apporté l’espérance. Et ce trou par lequel leur parvenait enfin une lueur d’espoir, ils étaient prêts à tout pour le garder ouvert. Hélas, derrière le Ciel de Fer, ils venaient d’en découvrir un autre, encore plus gigantesque, encore plus inhumain, encore plus oppressant.
Svetlana était anéantie. Ils étaient tous anéantis, et ils cherchaient tous à le cacher aux autres, comme si ce déni collectif pouvait les aider à ravaler leur déception.
— Attendez, dit Svetlana en comprimant ses paupières. Je sais ce que tu as vu, Pagis. C’était sûrement un truc à nous, un des robots qui sont restés dans le sillage quand le ciel s’est refermé. Ça doit être là depuis le début.
— Oui, tu as sûrement raison, soupira Pagis d’un air maussade. J’espérais quelque chose de plus… excitant.
— Il va peut-être falloir se contenter de ça…
— Mais non ! Ce n’est qu’un début ! protesta Parry d’un ton faussement optimiste. Des choses ont percé le ciel ! Il doit bien y avoir une raison, non ? Et puis nous ne les voyons plus, d’accord, mais qui nous dit qu’elles ne vont pas revenir ?
— Et si on faisait une sortie pour essayer de les trouver ? suggéra Pagis. On fait le plein du Crusader et de l’Avenger et on va voir de nos propres yeux ce qu’il y a dehors. Nous devons au moins explorer ce tube, vous ne croyez pas ?
— Comme ça nous ferons quelque chose, au lieu d’attendre bêtement qu’ils viennent nous remontrer le bout de leur nez, approuva Parry.
— Et s’ils ne reviennent plus ? s’inquiéta Svetlana. Et si tout ça, c’était juste histoire de nous faire passer d’une cage à une autre et basta ?
— Je ne peux pas croire ça ! s’indigna Parry. On nous a entraînés ici pour une bonne raison, pas pour nous garder enfermés à jamais dans un tuyau.
Sa femme le regarda d’un air abattu.
— Et pourquoi pas, après tout ?
— Ces extraterrestres tout-puissants doivent sûrement agir rationnellement, non ?
— Je n’en sais rien, je n’en ai jamais rencontré.
Pendant quelques instants, tous gardèrent le silence, perdus dans leurs pensées. Svetlana contempla à nouveau le mur de flexis et tous les mystères qu’il recélait peut-être. Parry et Pagis avaient raison, bien sûr. Voilà treize ans qu’ils attendaient ça, une occasion d’étudier l’univers par-delà Janus… pour comprendre ce qui se cachait vraiment derrière cette lune trompeuse. Janus les avait amenés ici, Janus les avait gardés en vie pendant toute la traversée, mais ce n’était peut-être qu’une coïncidence. Ils avaient pris la vague dans le sillage d’une chose qui ne s’était sans doute même pas aperçue de leur existence, ou qui s’en moquait.
Oui, mais dans le cas contraire…
— Très bien, dit-elle en repoussant résolument son pessimisme. On va explorer le tube. Mais d’abord, on va envoyer un robot pour voir ce qu’il ramène.
Il y eut d’autres mauvaises nouvelles.
Leur sonde atteignit l’extrémité du tube à deux minutes-lumière en aval de Janus. D’abord, son radar détecta les échos d’une structure solide qui bloquait le tube, puis, quand elle s’en approcha, le laser et la caméra détectèrent une plaque circulaire de cent soixante mille kilomètres de diamètre qui l’obstruait entièrement.
À ce stade, le robot avait consommé le plus gros de son carburant et fonçait vers la plaque à sa vitesse terminale. Retransmises à Crabtree juste avant l’impact, ses dernières images révélèrent l’existence de rayons entre le bord de la plaque et une structure plus petite qui en occupait le centre, une roue de mille kilomètres de diamètre à peine. Sur les images granuleuses, on distinguait vaguement, comme gravées sur cette petite structure, des lignes s’incurvant vers le centre. On aurait dit le diaphragme d’un vieil appareil photo.
— C’est une porte, déclara Svetlana.
Personne ne vit de raison de la contredire.
Hélas, la porte était fermée. Elle semblait terriblement ancienne et terriblement lourde, comme si elle n’avait pas bougé depuis un million d’années. Le robot s’écrasa contre la structure comme un moucheron contre un barrage. S’il y laissa une tache, elle était invisible sur les images que leur transmit un second robot.
Un troisième robot fut envoyé dans la direction opposée. À une minute-lumière de Janus, il rencontra au bout du tube une paroi aveugle, sans rien qui puisse suggérer un mécanisme d’ouverture.
Il ne revint pas non plus.
Svetlana avait accepté de sacrifier ces trois robots pour collecter un maximum de données en un minimum de temps, mais la colonie ne pouvait plus se permettre ce genre de luxe, désormais. Ils allaient devoir poursuivre leurs recherches en utilisant des engins récupérables et lents, avec une logistique et une consommation minimales. Ils savaient maintenant que le tube était fini et qu’on pouvait pour l’instant s’y aventurer sans risque. Et ça, c’était une bonne nouvelle, non ? Le revers de la médaille, c’est qu’aucun comité d’accueil extraterrestre n’était là pour les recevoir. Et tout comme le mur aveugle à l’autre bout du tube, la porte semblait tellement épaisse que leurs bombes nucléaires n’y laisseraient sans doute pas une égratignure. Rébarbative, inviolable, la porte les narguait. Ils connaissaient maintenant tous les paramètres de leur nouvelle prison et le résultat n’était guère encourageant.
Et puis il y avait l’autre nouvelle.
Ils avaient découvert un objet roulant cul par-dessus tête en orbite autour de Janus : la chose que Pagis avait repérée grâce au radar du robot. Svetlana s’était trompée. Il ne s’agissait pas de l’un des vieux robots spatiaux piégés de l’autre côté du Ciel de Fer. Ceux-là avaient disparu sans laisser de trace. C’était autre chose, et personne ne s’attendait à ça.
Dans un sens, c’était une bonne nouvelle. Leur arrivée avait été remarquée, ils en avaient maintenant la certitude. Car, contrairement au trou dans le ciel, cette chose avait tout l’air d’un message personnel.
La mauvaise nouvelle, c’est que cet artefact était bizarre, incompréhensible, inquiétant, autrement dit plutôt menaçant.
Un robot manipulateur alla interrompre ses culbutes et prendre quelques mesures. C’était un cube massif de deux mètres de côté très exactement, d’un noir intense, mais pas assez pour ne pas renvoyer les échos radar. Il avait une masse de deux cents tonnes, à la virgule près, masse par ailleurs absolument inerte et passive. Après avoir soupesé les risques d’une telle opération, Svetlana autorisa le transport de l’objet à Sous-le-Trou, histoire de l’étudier d’un peu plus près. Les colons construisirent un dôme autour de lui, puis s’assurèrent avec une batterie de tests que l’air ne l’endommagerait pas. Comme il semblait chimiquement inerte, on injecta donc sous le dôme le mélange atmosphérique habituel.
Denise Nadis, Josef Protsenko et Christine Ofria étaient en train de mener des tests sur le cube quand Svetlana vint leur rendre visite.
Sous la lumière crue des projecteurs, ce cube était d’un noir effarant. Son albédo était d’ailleurs incroyablement proche de zéro. Posé sur une plate-forme pivotante, le cube devint une chose abstraite qui semblait se couler d’une forme à une autre en tournant. Niché au cœur d’un fouillis de câbles optiques et électriques à haute tension, il était entouré de moniteurs montés sur des trépieds improvisés.
Toutes ses faces étaient lisses sauf une. Les rayons X et la sonde acoustique ne décelèrent pas le moindre signe de structure interne. On analysa sa surface en utilisant des microscopes à force atomique, sans le moindre résultat quant à la composition de l’objet. Pour un artefact ayant passé du temps dans l’espace, même si c’était dans l’environnement hermétique du tube, son absence d’imperfections était sidérante. Ses arêtes étaient encore absurdement acérées.
D’après l’équipe des scientifiques, il y avait probablement une forme d’autorégénération à l’œuvre : le cube devait être truffé de composants nanotechnologiques corrigeant aussitôt tout défaut ou imperfection. Aucune analyse chimique n’était possible puisque la surface elle-même semblait en constante révision, en perpétuelle mutation. S’ils avaient disposé d’outils plus performants, ils auraient pu avoir un aperçu des processus à l’œuvre, déclarèrent d’un air désabusé les scientifiques à Svetlana.
Sauf que, comme ils l’avaient déjà tous compris, cette nanotechnologie n’était pas d’origine extraterrestre. Si l’on se fiait aux dimensions du cube et à sa masse, ses créateurs connaissaient sur le bout des doigts les mesures physiques utilisées par les humains.
Mais ce n’était pas tout.
La sixième face était gravée.
Le cube tournait toujours, et la face gravée passa devant Svetlana. Épais comme le doigt, les traits de la gravure possédaient un albédo plus élevé que la face elle-même. Ils avaient sous les yeux un dessin de Léonard de Vinci, l’un des plus célèbres et des plus connus au monde : l’homme debout inscrit dans un cadre. On l’avait stylisé, réduit à l’essentiel, mais il était encore parfaitement reconnaissable. Certainement pas l’œuvre d’un esprit extraterrestre.
Les techniciens portaient des masques, des gants et des blouses médicales, mais ce n’était qu’une précaution symbolique, car rien ne leur avait prouvé la nocivité du cube. Il tournait lentement, tranquillement, en présentant successivement ses cinq faces unies puis le dessin de Léonard de Vinci.
— Tu peux le toucher, si tu veux, suggéra Denise Nadis à Svetlana en lui tendant une paire de gants jetables munis de capteurs sensoriels. Nous, on l’a tous touché. C’est presque un rituel, maintenant. Tant qu’on n’a pas posé la main dessus, on a du mal à croire qu’il est vraiment là.
Svetlana attrapa l’un des gants.
— Qu’est-ce qui va se passer si je le touche à mains nues ?
— Tu vas laisser une vilaine série d’empreintes. L’une d’entre nous a essayé.
— Elles ont fini par s’effacer, précisa Christine Ofria-Gomberg. Il n’y a pas eu de dégât. Mais il fallait à tout prix que je ressente cette sensation sur ma peau.
— Les capteurs, ce n’était pas suffisant ?
— Je devais savoir. Et s’il y avait eu une différence impossible à déceler avec les gants ?
— Et alors ? lui demanda Protsenko.
— Et alors rien, admit-elle d’un air penaud. C’était exactement pareil.
La peau de Svetlana se mit à picoter dès que les cils microscopiques des capteurs entrèrent en contact avec elle. Svetlana passa sa main gantée sur le tissu rugueux de son pantalon et sentit sa texture aussi bien qu’à main nue.
Elle s’approcha du cube et toucha l’une de ses faces unies. C’était froid, dur, silencieux. Et c’était vieux, immensément vieux, comme si cette chose attendait depuis une éternité cet instant de contact humain. Les doigts de Svetlana s’attardèrent sur l’arête entre cette face et la suivante. Qui avait mis cette chose sur orbite autour de Janus ? Quel était son message ? Qu’étaient-ils censés en faire ?
La face suivante apparut, et Svetlana, qui n’avait enfilé qu’un seul gant, jeta un coup d’œil derrière elle. Nadis, Protsenko et Ofria-Gomberg étaient absorbés dans la lecture des données d’un flexi. Personne ne la regardait. Tout en masquant ses mouvements, elle tendit sa main nue vers la face gravée.
— Svetlana, il faut absolument que tu voies ça ! lui lança Nadis.
Elle se détourna vivement du cube et arracha le seul gant qu’elle avait passé. Pas la peine de mettre les autres au courant de sa petite expérience.
— Denise ? Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle d’un ton innocent.
— C’est la porte ! Elle se referme !
Denise parlait évidemment de la porte au bout du tube, à deux minutes-lumière de Janus.
— Je ne savais même pas qu’elle s’était ouverte !
— Moi non plus. Cela a dû se produire entre la perte du second robot et l’arrivée de la caméra drone.
— Je n’aime pas ça.
— Tu vas encore moins aimer la suite : quelque chose est entré.